
Des sympathisants islamistes tunisiens, dans le quartier de Bab El Kadhr, à Tunis, le 17 janvier 2011. 20MINUTES.FR
REPORTAGE - Alors que l'islamiste Rached Ghannouchi, qui s'est réfugié à Londres depuis le début des années 90, doit rentrer prochainement au pays, 20minutes.fr a voulu savoir qui sont les islamistes tunisiens...
De notre envoyée spéciale en Tunisie
On l’appelle «le péril vert». Lui, c’est l’islamisme, dont la «menace» est agitée comme le plus grand péril de l’ère post-Ben Ali en Tunisie. Alors que le chef du parti islamiste tunisien Ennahdha («Renaissance»), Rached Ghannouchi, exilé en Angleterre depuis plus de 20 ans a affirmé samedi qu’il préparait son retour au pays, 20minutes.fr a rencontré des islamistes tunisiens, pour savoir quelles sont leurs attentes pour l’avenir.
Assis devant la boutique de Jellil Ben Nejma, un menuisier de 47 ans, dans le quartier de Bab El Khadra à Tunis, une poignée de sympathisants expliquent qu’ils souhaitent par dessus tout une Tunisie où ils pourront librement exercer leur religion. Car, pendant les cinquante dernières années, le pouvoir a systématiquement réprimé les islamistes, au même titre que les opposants politiques, qui auraient pu faire monter la contestation contre le pouvoir.
«Il n’y a pas d’islamiste sorti de prison sans traces»
Jellil, emprisonné de 1993 à 2003 à la prison de Tunis parce qu’il était musulman, raconte ainsi les brimades et les humiliations qu’il a vécues. Comme les quelque «40.000 autres islamistes emprisonnés», qu’ils soient «pilotes, sportifs, médecins ou banquiers», il a subi la torture au ministère de l’Intérieur, «accroché par les pieds pendant des heures», ou «la tête plongée dans des poubelles pleines d’eau».
«Il n’y a pas d’islamiste sorti de prison sans traces. Beaucoup sont morts, de maladie, des suites de la torture», raconte-t-il encore. Pour preuve, il appelle d’autres anciens détenus qu’il connaît, qui racontent eux aussi leur calvaire. Slai montre les cicatrices et les séquelles que lui a laissées son séjour de 18 ans en prison, et notamment «les traces des trous fait avec une perceuse dans ses jambes». Un autre arrive, qui est devenu sourd pendant son emprisonnement, «à force de recevoir des gifles».
Une génération née de la répression
Selon Mohamed Ben Brik, instituteur de français à la retraite, c’est cette répression qui a fait naitre cette génération islamiste. Pour lui, Ben Ali est «un Pinochet tunisien», un «président qui exterminait l’islam» en empêchant «les musulmans d’ouvrir le bec». Comme il le faisait avec l’ensemble de la population, qui regardait par-dessus son épaule avant de parler politique.
Ce que veut Mohamed? «Que l’islam soit respecté et que le Tunisien pratique sa religion sans problème.» Il explique alors que l’appel à la prière du muezzin a été considéré par un ministre au Sénat le mois dernier comme de la «pollution sonore». Un jugement qui le met hors de lui, il considère qu’un gouvernement «ne peut pas manquer de respect pour la foi de son peuple».
«On n’a pas besoin d’être président d’un Etat»
Cependant, Mohamed comme les autres n’attend pas avec impatience le retour de Rached Ghannouchi. «La Tunisie est un pays musulman, explique-t-il, et n’a pas besoin d’un parti islamiste. On veut juste pouvoir exercer notre foi .C’est tout, on n’a pas besoin d’être président d’un Etat.»
Une position partagée par un autre participant. Kamel Essid est lui aussi contre l’idée de voir Ghannouchi briguer la présidence. «Il n’y a pas de différence entre lui et les autres citoyens», indique-t-il. «C’est le leader du mouvement, le projecteur est sur lui, mais ce n’est qu’un homme comme les autres.»
La démocratie avant tout
Les hommes du quartier affirment que l’important est avant tout la liberté. «Ghannouchi l’a dit: s’il devait choisir entre l’islam et les libertés, il choisirait les libertés, parce que tout le monde peut vivre avec elles, mais tout le monde ne peut pas vivre avec l’islam», souligne Kamel.
Pour Mohamed, «il faut différents partis en Tunisie, car c’est avec la discussion, même s’il y a contradiction dans la pensée, que l’on avance». «On demande juste une boutique dans le marché de la politique», s’exclame un autre participant. Selon Mohamed, «l’islam est très démocratique. Ce n’est pas que la main coupée du voleur ou le voile; le fond de l’islam, c’est la justice, la liberté et l’amour d’autrui».
Tous affirment que «l’islam ne peut jamais être une contrainte, ne peut pas être imposé, et est tolérant à l’égard des autres citoyens». Ils en veulent pour preuve la possibilité laissée aux femmes de porter ou non le voile. Et effectivement, lorsqu’on arrête Malika Menoubi, une passante tête nue qui se dirige vers la mosquée, elle explique que, dans sa famille, sa sœur porte le voile, mais pas elle, et que cela ne pose de problème à personne. Ni à sa famille, ni à ses voisins.
«Il ne faut pas avoir peur de l’islam»
«Les gens qui boivent de l’alcool vivent avec nous et nous les acceptons», indique Jellil. Un autre affirme qu’il a un frère «qui vend du vin». Mohamed Amine Boukhari, un ingénieur informatique de 27 ans, explique qu’il n’y a pas de différence visible entre un islamiste et un autre Tunisien. «Nous n’avons pas la haine, nous voulons vivre avec tout le monde. Nous souhaitons construire ensemble. Il ne faut pas avoir peur de l’islam», martèle Kamel.
S’il n’y a pas de chiffres du nombre de Tunisiens qui embrassent la mouvance islamiste, du fait de l’interdiction du parti Ennahdha, il y aurait «des centaines de milliers de sympathisants», clame Jellil.
Des islamistes loin de l’islam radical ou djihadiste, selon Vincent Geisser, qui a écrit de nombreux ouvrages sur la Tunisie, et a répondu lundi aux questions des internautes de 20minutes.fr. Toutefois, affirme-t-il, «il existe dans la jeunesse tunisienne des tendances islamistes radicales qui sont encore mal connues», et dont le poids politique reste à découvrir.